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         Timothy Mirthil (rfo.fr) le 22 mars 2005

Thierry Sinda, professeur de lettres et poète, a présidé la sixième édition du « Printemps des poètes », destinée à rendre la poésie accessible à tous en favorisant la rencontre entre les auteurs et les lecteurs.

En 2004, a lieu la première édition du « Printemps des Poètes des Afriques et d’ailleurs » dont vous êtes à l’origine. Pourquoi une telle manifestation ?

Thierry Sinda : Le « Printemps des poètes », c’est 15 000 manifestations dans toute la France. Malgré cela, je me suis rendu compte que les poètes du monde noir, en Haiti, en Guyane, aux Antilles, à Madagascar et en Afrique sont mal représentés.
Pourtant, la région Ile-de-France et le pays comptent des poètes immenses et reconnus à l’image du parrain de ce festival, Jacques Rabémananjara, poète malgache et francophone, qui a été honoré par le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie Française, ou de Paulin Joachim.

Et puis, il y a aussi beaucoup de poètes qui sont moins connus, qui sont employés, salariés ou fonctionnaires et à qui on a voulu donner la parole, à travers la sixième édition du « Printemps des poètes ». Mais on ne voulait pas que le « Printemps des poètes des Afriques et d’Ailleurs » soit quelque chose de sectaire. On a donc élargi à des pays comme l’Uruguay, le Vietnam ou la France métropolitaine.

Existe-t-il, selon vous, une poésie spécifique à l’Afrique et à l’Outre-mer ?
Thierry Sinda : On a présenté, pour le premier jour du festival, une anthologie de la poésie guyanaise -« Traversée de la Poésie Guyanaise », Editions Anne C.-. On a remarqué, chez les auteurs qui composent cette anthologie, que les textes étaient éclectiques. Il y avait des poèmes sur la maternité, sur l’amour, sur le rêve.

Cependant, ils ont en commun un certain engagement en rapport avec l’histoire du monde noir, à savoir, la traite négrière, l’esclavage et la condition du Noir dans le monde. Il y a là une spécificité qui, bien qu’éloignée de l’époque de la Négritude, avait le mérite de réunir des écrivains Africains ou Antillo-guyanais. Elle fait aussi notre originalité.

Et la diversité de la langue dans cette poésie, est-ce un atout par rapport aux autres types de littératures ?
Thierry Sinda : Tout au long de ce festival, il y a des poèmes dits en langue régionale ou nationale comme le Kikongo d’Afrique ou le créole, pour lesquels j’ai demandé des traducteurs.

Il faut développer et encourager ces langues mais il faut éviter de se couper du reste du monde. Pour cela, il faut pouvoir écrire dans les grandes langues véhiculaires, qui servent d’intercommunication entre plusieurs pays. Le français, qui a environ 400 millions de locuteurs, est une langue qui nous cimente.

La manière d’écrire et de parler le français en Afrique et en Outre-mer conservent-elles tout de même une spécificité ?
Thierry Sinda : Maryse Condé, Aimé Césaire, Senghor, pour citer les plus célèbres, n’écrivent pas totalement comme des Français. Selon moi, il y a deux choses à distinguer dans ce genre d’écriture. D’un côté, il y a le « sociolecte », le langage propre à une collectivité ; je pense à Ahmadou Kourouma qui écrivait en Français tout en traduisant les structures des phrases dans le style linguistique de son pays. L’esprit de son pays s’exprimait ainsi par le véhicule de la langue française.

De l’autre côté, vous avez l’« idiolecte », une technique qui permet à des écrivains d’accoucher de leur propre création en mélangeant le français et leur langue maternelle. Un procédé qui fait oeuvre de génie. L’Africain, l’Antillais, le Guyanais a sa manière de parler le français, ce qui crée des interactions et apporte de nombreuses richesses à la langue française.

Je pense au premier prix Goncourt antillais de René Marran en 1921, avec Batouala. Dans ce premier roman nègre, René Marran emploie une langue poétique, mêlée de créole et de français. Je songe aussi à Patrick Chamoiseau avec Texaco, prix Goncourt en 1992, où il introduit de nombreux mots créoles. Nous devons donc écrire en langue française en y introduisant des mots de nos régions respectives.

Pourquoi avoir choisi les thèmes de l’exil et de l’espoir pour ce premier festival ?
Thierry Sinda : Mon récit poétique « Voyage en Afrique à la recherche de mon Moi Enivré », est un drame poétique proche de ces deux thèmes. Il raconte l’histoire d’un jeune français noir, qui se rend en Afrique et qui va connaître successivement l’enchantement puis le désenchantement.
A travers la « Négresse à blanc », il est notamment confronté à l’aliénation. L’expression « Négresse à blanc » désigne ces Noirs qui ne sont jamais allés en France et ne sortent avec des gens que parce qu’ils sont blancs. Une pratique qui symbolise l’argent ou encore le néocolonialisme.

De même, pour le festival, le thème de l’exil est très présent comme chez les auteurs d’Afrique. Les poètes qui habitent en France sont loin de leur pays et leur exil se veut aussi intérieur. C’est celui d’un auteur qui se réfugie dans un univers à lui, parce qu’il n’apprécie pas le monde qui l’entoure.

Quant au thème de « l’espoir », c’est celui du Printemps des poètes de l’édition 2004. Nous y avons rajouté l’exil car nous sommes des exilés.

Et puis, le rapport de l’Afrique et de l’Occident n’est pas dissociable puisque les écrivains d’Afrique, qui veulent écrire et être édités ne peuvent l’être faute de structures sur leur continent. Ceux qui écrivent n’ont pas d’autre, moyen, que d’être édités en Europe, c’est à dire en métropole ou dans l’ancienne colonie.

Dans ce contexte, l’œuvre qu’ils vont écrire va être imprégnée de ce qu’ils vivent, de l’exil, du souvenir de leur pays natal. Le travail d’Aimé Césaire, par exemple, montre l’attachement et le souvenir que l’on peut avoir du pays dans lequel on a grandi.

Aujourd’hui, il y a toute une génération d’écrivains qui, comme moi, sont nés en France. Je suis un « négro-politain » comme on dit. Dans cette génération, nous sommes tous allés voir sur place qui sont nos ancêtres, ce qu’est notre terre, notre famille. Franz Fanon parlait de « peaux noires, masques blanc », mais moi je préfère dire « yeux blancs, oreilles blanches et masques noirs » car, quand on va sur la terre de nos ancêtres, on est parfois déçus et surpris par beaucoup de choses persistantes comme l’aliénation, le néo-colonialisme, les problèmes du développement ou l’injustice.

Toutes ces choses nous sont masquées quand on vit dans une grande métropole comme Paris où la plupart des gens, même les plus défavorisés, peuvent bénéficier des grandes structures.

C’est le problème de deux mondes qui se pénètrent et qui s’affrontent ?
Thierry Sinda : Il y a effectivement un conflit entre la modernité occidentale et la tradition orale de nos pays. Un conflit intérieur aussi, chez celui qui est né en métropole et cherche l’autre monde. Un monde auquel il appartient par son sang, sa couleur mais qui fonctionne de manière différente de sa Culture.

Dans cette recherche, les paysages, les odeurs, la lascivité des femmes vont l’enchanter mais il va être déçu par certaines souffrances. Si on vend des cigarettes au détail en Afrique, et que cela paraît enchanteur aux premiers abords, c’est que les gens sont pauvres en réalité.

En ce sens, l’écriture est une psychothérapie pour ceux qui sont nés en France ou en métropole. Chacun doit se rendre sur la terre de ses ancêtres pour comprendre qu’ailleurs, il existe des gens pareils à eux car en France, beaucoup de Noirs se sentent marginalisés. En accomplissant un tel voyage, il en résultera un enrichissement, une force supplémentaire pour mieux vivre dans les mégalopoles d’Europe.

Le rap, le Slam sont-ils pour vous des expressions modernes de la poésie ?
Thierry Sinda : Je pense sincèrement que la poésie est partout. En tant que professeur de lettres, j’enseigne les textes de Brassens, Brel, Trenet. Des chanteurs et des auteurs qui ont fait leur entrée dans les programmes scolaires. La chanson est un mode spécifique de poésie puisque c’est un art qui répond à ses propres règles. Certaines de ces poésies peuvent être lues, d’autres sont seulement faites pour être entendues.

Le rap aussi a de très beaux textes. Beaucoup de rappeurs noirs sont engagés et dénoncent les iniquités que l’on vit quotidiennement. Ce sont pour moi les dignes représentants de ce que j’appelle les « poètes révoltés de la Négritude ». Ce sont des gens humbles.

Le Slam est également un art poétique à partir du moment où ce sont des mots qui se répondent en écho. Tout cela appartient à l’univers de la poésie. En ce sens, il existe aussi des films poétiques. Simplement, tous les arts poétiques répondent à leurs propres règles et varient selon les supports. La poésie se retrouve partout.