Rencontre avec Thierry Sinda,

le Président du Printemps des Poètes des Afriques et d’ Ailleurs

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La 8e édition du Printemps des Poètes des Afriques et d’ Ailleursse tiendra à Paris du 17 au 20 mars 2011. Le thème est « Poètes des outremers d’ hier et d’aujourd’hui, hommage à René Maran ». Le festival à pour parrain le poète de la négritude Martial Sinda (premier poète de l’Afrique Equatoriale Française en 1955, Grand Prix littéraire de l’ AEF en 1956).Une quarantaine de poètes issus de l’ Afrique, de la Caraïbe  de l’ Océan Indien et d’ ailleurs prendront part à ces 4 jours de  rencontres poétiques. A cette occasion nous avons rencontré à Paris le poète et universitaire Thierry Sinda, lequel est le président fondateur du Printemps des Poètes des Afriques et d’ Ailleurs.

 

 

Pouvez-vous nous dire dans quelles circonstances a été créé le Printemps des Poètes des Afriques et d’ Ailleurs ?

Il y a huit ans les poètes d’aujourd’hui  du monde noir ne se connaissaient guère. Lorsque, après des publications de poèmes en revue (depuis 1987),   j’ai sorti, en 2003, mon drame poétique Voyage en Afrique à la recherche de mon moi enivré (édition Atlantica-Seguier), on m’a proposé d’être programmé dans une nouvelle librairie africaine (Anibwe pour ne pas la citer), j’ai tout de suite pensé qu’il serait plus intéressant de présenter plusieurs poètes. Avec quelques amis nous nous sommes mis à recenser les jeunes poètes du monde noir vivant à Paris. Cela n’a pas été facile. Une fois la liste réunie, nous sommes rentrés en contact avec chacun d’eux pour leur faire part de notre intention d’organiser une semaine de la poésie du monde noir à Paris. C’était à l’approche du Printemps national des Poètes. Nous avons donc tout naturellement baptisé notre événement le Printemps des Poètes des Afriques et                d’ Ailleurs. J’ai bien insisté sur le mot « ailleurs » car je ne voulais aucunement me retrouver à la tête d’une manifestation culturelle sectaire. Dès la première mon frère d’Algérie Moa Abaïd, qui est à la fois metteur en scène acteur et multi-instrumentiste, s’est imposé comme le directeur artistique du festival.

 

Comment a été perçu la première édition du Printemps des Poètes des Afriques et d’ Ailleurs ?

Réunir en un même lieu plusieurs poètes du monde noir fut une première à Paris ! Selon les individus cela a suscité surprise, interrogation, méfiance, émerveillement… Notre parrain était alors le grand poète malgache de la négritude Jacques Rabémananjara (Grand prix de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre).Mon grand père malgache, car c’est ainsi que j’appelle Jacques Rabémananjara. Il était lui-même émerveillé par notre initiative que je lui présentais pour le convaincre d’être notre parrain. Non seulement, il a accepté, mais encore par le texte qu’il a écrit il a fait de moi son légataire testamentaire sur le plan littéraire. Le poète Jean-Joseph  Rabéarivelo lui avait passé le flambeau avant de se suicider, flambeau qu’il a inscrit dans le combat du nationalisme malgache et de la négritude ; le mien, je l’ai inscrit tout naturellement dans le combat de la néo-négritude, mouvement littéraire dont le Printemps des Poètes des Afriques et d’ Ailleurs en est la défense et l’illustration. Je pense être le seul auquel il est écrit de sa main un an avant sa mort « Pour toute manifestation sur la promotion du monde noir, vous pouvez toujours me compter parmi les vôtres ! »

 

A la disparition de Jacques Rabémananjara après votre deuxième édition vous avez choisi comme parrain votre père.

Effectivement, j’avais un poète de la négritude-professeur honoraire à la Sorbonne sous la main, c’était pour moi le plus simple !

 

 

Pouvez-vous nous expliquer le concept de mouvement de néo-négritude que vous avez lancé?

Ce n’est pas un concept de marketing comme certains on pu le dire sans même venir à nos manifestations. En fait, lorsque l’on écoutait la plupart des poètes noirs qui  s’exprimaient en déclamant leur poème ou en les lisant accompagné de balafon et de tam tam, il était évident que l’on assistait sur les bords de la Seine à un renouveau de la négritude que la plupart des chercheurs, critiques littéraires et écrivains africains ou spécialistes de l’Afrique avait enterré à tort. Certains parlaient de la « vielle négritude », comme si on pouvait parler du vieux romantisme ! De toute évidence, il y avait de la part de ses penseurs de l’instantané la volonté de gommer ce mouvement qui a largement contesté la colonisation. Nous avons donc montré à tous ces gens qu’il y avait une négritude historique et une néo-négritude. Il y a néo-négritude parce qu’il y a néo-colonialisme. Chez la plupart des poètes de la néo-négritude parisienne on retrouve les mêmes thèmes : devoir de mémoire vis-à-vis des drames historiques du monde noir (traite négrière, esclavage), devoir de mémoire vis-à-vis des grandes figures du monde noir, dénonciation du racisme actuel, solidarité avec tous les opprimé de la terre. En fait, comme je l’ai défini dans ma thèse de doctorat : la négritude est « la revalorisation culturelle du monde noir dans les lettres française à l’époque coloniale ». La néo-négritude est « la revalorisation du monde noir à une époque néo ou post coloniale ». Aujourd’hui c’est un concept qui a fait le tour du monde !

 

En fait, vous avez structurez et théorisé ce qui était dans l’air du temps ?

Oui, grâce à ce mouvement d’ensemble beaucoup de gens ont affirmé leur identité et se sont épanouis tant sur le plan personnel que sur le plan  littéraire. Je peux dire qu’après le premier printemps des Poètes des Afriques et d’ Ailleurs de 2004, plus rien n’était comme avant dans la poésie nègre des franciliens et d’ Ailleurs. En 2006, nous avons eu une page dans libération. Le titre de l’article devait être : la poésie s’engage en néo-négritude. C’était pendant l’année Senghor.

 

Vous rendez toujours hommage à des poètes quels sont ceux que vous avez célébrés ?

C’est la fonction même de la néo-négritude de célébrer les résistants noirs qui nous ont précédé et de léguer le message au plus jeunes qui arrivent ! En 2004, nous avons fait tout naturellement un hommage à notre parrain Jacques Rabémananjara à l’époque il était un peu laissé de côté par le circuit des manifestations littéraires francophones. En 2005, nous avons célébrer les 50 ans du recueil de poèmes Premier chant du départde Martial Sinda publié jadis par les éditions Seghers (un classique qui tarde à être réédité). En 2006, nous avons rendu un hommage à Senghor et aux poètes de son  Anthologie nègre et malgache, et à Annette Mbaye d’Erneville (la première africaine poétesse des lettres françaises). En 2007, nous avons rendu hommage à Joseph Zobel, un romancier à succès mais un poète méconnu. En 2008, nous avons commémoré le centenaire de l’actrice Darling Légitimus qui a su porter les mots pour donner une forme aux choses et nous avons aussi célébré les 60 ans de l’Anthologie nègre et malgache de Senghor. En 2009, nous avons célébrer les 70 ans du Cahier d’un retourau pays natald’Aimé Césaire, et dédié notre soirée de clôture à Alioune Diop, le fondateur des Editions Présence africaine. En 2010, nous avons rendu un hommage aux poètes pionniers des indépendances africaines et malgache. C’était l’année des indépendances africaines. Je pense très sincèrement que l’on a contribué à remettre aux goûts du jour la négritude grâce à de puissants relais médiatiques tels que RFI, Africa n 1, Amina, TV5, France O, LC2 sans compter l’apport des nouvelles technologies auxquels sont connectés également tous les médias indépendants de proximité. J’invite d’ ailleurs vos lecteurs à découvrir tous nos poètes sur notre blog.

 

La dernière édition a pour thème : « Poètes des outremers d’ hier et d’aujourd’hui : hommage à René Maran », pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

En fait, cette année, en France, est l’année des outremers, nous l’avons tout simplement traduite sur le plan littéraire et poétique. En ce qui concerne René Maran, c’est le premier noir qui à arracher le très prestigieux prix Goncourt en 1921.Si vous faite le calcul, cela fait 90 ans .Nous voulons donc commémorer cette importante date littéraire, historique voire politique, et ce d’ autant plus qu’avec son roman primé Batouala, véritable roman nègre,il devient le père de toute la littérature négro-africaine de l’époque coloniale qu’il convient d’appeler négritude.

 

Vous voulez vous associer à l’Association des Amis de René Maranque dirige votre père, Martial Sinda,  pour que René Maran soit réhabilité et honoré par la ville dans laquelle il a passé de longues années et où, il est même enterré je crois. Pouvez –vous nous dire en quelques mots l’action que vous allez mener ?

 

En effet, il est enterré à Paris au cimetière du Montparnasse. Dans le même cimetière est enterré mon frère Joël, et c’est ma mère, qui depuis 1992, nettoie et fleurit régulièrement ces deux tombes ! Il est plus que grandement temps que René Maran qui fut à la fois  un grand serviteur de la France outremer et de la langue française soit honoré par Paris qui est une ville culturelle et cosmopolite. En cette année de l’outremer, nous demanderons à l’autorité de la ville de Paris qu’une plaque commémorative soit apposée sur le mur de sa dernière demeure .Nous demanderons également qu’une rue lui soit attribuée. Nous ferons la même demande à la mairie de Bordeaux où il a étudié voire à la mairie de Toulouse où il a collaboré régulièrement à la dépêche de Toulouse, après sa dénonciation des excès coloniaux qui lui ont coûté son poste d’administrateur de colonie en Oubangui Chari.

 

      Propos recueillis par Tikishia-Thérèse Digbeu

      A Paraître dans Le Nouvel Afriqu’ Essor  mars –avril 2011