Rencontre avec Thierry Sinda co-fondateur de la revue littéraire    du monde noir

 TS

La presse panafricaine s’enrichit d’un nouveau titre dédié aux littératures du monde noir édité par le groupe de Breteuil pionnier de la presse africaine francophone au Sénégal et en Côte d’Ivoire. Actuellement, le groupe de Breteuil édite depuis 1971 le titre-phare Amina, qui fut le premier magazine dédié aux femmes noires. L’aventure commencée en Afrique avec le comte Charles de Breteuil à l’époque coloniale continue de nos jours avec son fils Michel de Breteuil. A cette occasion nous avons rencontré Thierry Sinda qui fait figure de moteur de la revue littéraire du monde noir dont le premier numéro vient de paraître.

 

Depuis que je vous connais vous êtes toujours en train de créer des revues (telle que La feuille, première revue de cinéma africain de France en 1990)  des concepts (tel que la néo-négritude en 2004)  des manifestations (tel que le Printemps des poètes des Afriques et d’ Ailleurs en  2004) voire des mouvements politiques (tel que Union pour la Nouvelle France en 2010).Pouvez-vous nous expliquer comment a été créée La revue littéraire du monde noir ?

 Thierry Sinda : En fait, M. Michel de Breteuil, qui est le directeur de publication du magazine   Amina (et avec lequel je collabore depuis 21 ans), m’a fait venir dans son bureau et m’a demandé de réfléchir à la conceptualisation d’un magazine littéraire dédié aux écrivains noirs. J’ai alors fait un travail de conceptualisation de la ligne éditoriale du magazine et donné un titre qui, d’ ailleurs, a été retenu par le commanditaire. Par la suite, j’ai mis en place une bonne partie de l’équipe dont j’ai supervisé les critiques littéraires. Après tout cela, le  travail a été remarquablement mis en page par Hervé  Ollitraut-Bernard et la direction de la rédaction a été confiée à Valérie Lanctuit. Et cela donne la très jolie et profonde revue que vous avez entre les mains. La revue littéraire du monde noir est le premier magazine grand tirage dédié à la littérature du monde noir. Je le comparerais volontiers à des magazines français comme lire ou Le magazine littéraire. M. Michel  de Breteuil est le fondateur d’Amina. Son père Charles de Breteuil fut à l’ origine de la création de presse africaine locale (les ancêtres de Fraternité matin en Côte d’ Ivoire et du Soleil au Sénégal) et panafricaine tel que Bingo qu’il fonda en 1953 avec le concours de l’écrivain sénégalais Ousmane Socé Diop.

 

 COUVE 1

Tout le monde ne pouvant pas s’immiscer dans le débat très sérieux de la littérature du monde noir qu’est ce qui confère à la revue son autorité sur le sujet ?

 

Thierry Sinda : Votre question est pertinente. Si M. de Breteuil a fait appel à moi c’est parce que je suis habilité depuis 2001 en tant que maître de conférence des universités françaises (mon sujet de thèse de doctorat porte sur la négritude), je suis également journaliste,  poète et fondateur du Printemps des poètes des Afriques et d’ Ailleurs dont la 9e édition aura lieu en mars prochain. Parmi les membres de l’ équipe avec laquelle je travaille il y a Dominique Ranaivoson , laquelle est aussi maître de conférences (spécialisée sur l’ Océan Indien), Mansour Dramé , lequel est docteur en littérature générale et comparée (il a publié à l’ Harmattan l’ interculturalité au regard du roman sénégalais et québecquois),la Guyanaise Marie-France Danaho, laquelle est écrivaine,  les Ivoiriennes  Annie Monia Kakou et Dominique Mobio Ezoua et la franco-sénégalaise Aminata Djégal , lesquelles sont des lectrices averties et de fines plumes. Tant que le journal sera encadré par des universitaires il demeurera une voix autorisée voire faisant autorité sur le sujet !

 

Quelle est la cible du journal ?

 

Thierry Sinda : Je plagierais volontiers Léopold Sédar Senghor en disant que l’on écrit d’ abord pour les lecteurs africains du continent et de la diaspora, puis pour tous les curieux du monde entier, puisque la revue veut refléter « la contribution des écrivains  du monde noir à l’universel » comme l’explique Michel de Breteuil dans l’édito du premier numéro. La revue littéraire du monde noir a été conçue pour être à la fois un outil de connaissance, de découverte, de loisir et pédagogique. C’est ainsi qu’elle satisfera à la fois les jeunes, les anciens, les pédagogues, les chercheurs, et les curieux. Il fut un temps où l’on pu résumer toute ces catégories par le terme générique « d’honnête homme ». Comment voulez-vous être un honnête homme africain en méconnaissant l’histoire et l’actualité des lettres du monde noir ?! Pour utiliser un terme cher au psychiatre-écrivain Frantz Fanon, je dirais que notre magazine contribue à un travail de désaliénation  par la réappropriation de sa propre culture, du Moi collectif nègre dirait Damas.

 

 

Pouvez-vous nous présenter la ligne éditoriale du journal tout en énonçant le sommaire du premier numéro de La revue littéraire du monde noir ?

 

Thierry Sinda : Je dirais que l’on peut considérer la revue selon deux niveaux : un niveau vertical  et un niveau horizontal. Au niveau vertical, nous avons des générations d’auteurs, lesquelles peuvent être classées en trois catégories : les classiques, les auteurs confirmés et les nouveaux auteurs. Au niveau des classiques nous avons fait un article de fond sur Senghor      [j’en suis d’ ailleurs l’auteur] et Dominique Ranaivoson a fait- sur un peu plus d’une page- une critique avisée du premier tome des œuvres complètes du poète malgache Jean-Joseph Rabéarivelo, lequel ouvrage comporte1273 pages (une excellente synthèse !).En ce qui concerne les auteurs confirmés mon ami Mansour Dramé a dégagé la problématique de l’œuvre de Fatou Diome. Il la résume sous le titre « l’Afrique en partance pour l’Europe ». Cette rubrique s’appelle un auteur une œuvre. Parmi les autres auteurs confirmés nous avons entre autres l’interview de Emmanuel Dongala qui vient de recevoir le Prix Kourouma créé à Genève par le professeur Jacques Chevrier. Et puis nous avons des auteurs que l’ on fait découvrir et qui signent leur premier ou deuxième roman parmi lesquels la Gabonaise Irène Dembé avec La femme-poison (un récit prenant qui à travers une histoire bien construite donne la parole à des jeunes filles africaines de milieux défavorisés contraintes à vendre leur corps pour vivre voire faire vivre leur famille), la Sénégalaise Aïssatou Diamanka-Besland avec Patera (roman qui conte le déclassement professionnel et social des immigrés en Europe), le Béninois Jacques Dalodé avec son recueil de nouvelles Très bonnes nouvelles du Bénin (lequel dénonce les maux de l’ Afrique d’ aujourd’hui), la Guyanaise Sylvaine Vayabouyry avec La Crique ( relatant un problème d’ intérêts en Guyane) etc. Au niveau horizontal nous dépassons le cadre de la francophonie et accueillons  les écritures noires anglophones, lusophones, hispaniques…le tout est que le livre soit disponible en français. Nous parlons également des métiers autour du livre et nous avons rencontré trois libraires parmi lesquels Denis Pryen, le libraire-éditeur des éditions l’ Harmattan. Ce dernier a créé 11 librairies-éditions l’ Harmattan dans 11 pays d’Afrique. Sur les400 livres africains qu’il édite en moyenne par an, 100 titres émanent de la succursale du Cameroun et 70 de celle dela RDC. Ces livres étant pris en charge par la maison mère parisienne, pour la première fois nous avons des livres du Sud qui sont largement diffusés sur les marchés du Nord !!!

 

 

Les articles de fond que vous faites, tel que l’hommage à Senghor  sont-ils des articles synthétiques qui font le point sur la connaissance que nous pouvons avoir sur un auteur ou sur un mouvement littéraire ?

 

Thierry Sinda : Pas du tout, rien n’est clos et en science exacte ou humaine, il ne faut jamais négliger l’idée de progrès. Les premiers travaux des Kesteloot, Mohamadou Kane, Chevrier, Makouta Mboukou, Mouralis et compagnie ont ouvert indéniablement la voie, mais ils ont été faits sous le feu de l’action. Nous avons la chance de travailler avec du recul, avec le recul nécessaire qui permet de mieux cerner un auteur ou un mouvement littéraire. Par exemple, il n’y a aucun livre d’ensemble  sur le mouvement littéraire de la négritude, que les premiers chercheurs en francophonie (l’ approche est quelque peu différente aux Etats-Unis) ont réduit à trois auteurs. Ils ont ainsi confondu le trio et le triumvirat ! Dans mon article Léopold Sédar Senghor du mythe à la réalité, je fais voler en éclats le côté mythologique entourant Senghor pour retrouver un « Senghor à hauteur d’homme ». Cela demande des vérifications et des recherches que les premiers chercheurs n’ont guère eu le temps de faire. Par exemple, Senghor et Césaire, contrairement à ce qu’ils affirment, ne se sont jamais rencontrés au lycée Louis Le Grand. Les archives du lycée en témoignent ; ils n’y étaient pas élève aux mêmes dates. Chaque Génération a son apport .Rien n’est figé ! Ce qui ne veut pas dire que tout ce qui a été écrit avant est faux, mais le toilettage voire la redéfinition s’impose.

 

Vous venez de mettre sur le marché en Occident et en Afrique le premier numéro de La revue littéraire du monde noir, pouvez-vous nous donner la périodicité de votre magazine et nous définir la stratégie de lancement et de diffusion que vous avez mise en place ?

 

Thierry Sinda :Nous venons de mettre en vente le numéro 1 de la revue littéraire du monde noir, celui-ci est un numéro de lancement avec une vente au numéro à prix réduit pour l’Hexagone [ 2, 50 € au lieu de 4 ,50 € ].Ce premier numéro  va nous permette à la fois de faire connaître le produit auprès des particuliers, des bibliothèques et des institutions, et  d’ étudier le marché pour ajuster  la diffusion et le tirage de ce premier magazine littéraire du monde noir à grand tirage. C’est la raison pour laquelle le numéro 1, paru pratiquement mi-octobre,  va rester en vente jusqu’ en décembre 2011. Puis à partir 2012 le magazine sera mensuel.

 

 

                                                        Propos recueillis par Tikishia-Thérèse Digbeu

                                                        Couleurs d’Afrique, le 14 novembre 2011

                                                         www.couleursdafrique.eu

Et aussi

EMISSION SUR RFI COULEUR TROPICALE:THIERRY SINDA  AVEC EPHREM YOUKPO  www.rfi.fr/emission/20111121-1-correspondant-wadson-haiti

EMISSION SUR RADIO RADICALE(ITALIE):THIERRY SINDA AVEC MOHAMED BA www.radioradicale.it/scheda/338290

EMISSION SUR AFRICA N°1 :THIERRY SINDA AVEC IRENE DEMBE (A VENIR)